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Kassory Fofana : « notre sous-sol est riche, notre secteur minier est dynamique »

A l’invitation de Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre français et président de la Fondation Prospective et Innovation, le premier  ministre, Ibrahima Kassory Fofana a partagé ce mercredi 28 avril 2021, l’ambition industrielle de la Guinée, lors d’un webminaire «Matières premières et décollage de l’Afrique: contraintes et opportunités».

Pour engager la Guinée dans un développement inclusif et durable, selon le chef du Gouvernement, il est impératif d’ajouter de la valeur à tout ce que nous produisons. Que ce soit le secteur minier ou l’agriculture, nous devons nous industrialiser.

D’après le locataire du petit Palais de la colombe, le secteur minier guinéen représente 90% de nos exportations et notre première source de revenues. Ainsi, indique-t-il, la volonté ferme de la Guinée est de capitaliser sur cet avantage comparatif pour remonter la chaîne de valeur en passant de la simple extraction à la transformation industrielle de nos minerais. « Nous voulons plus de richesse pour notre pays, plus d’emplois pour les Guinéens et plus de résilience pour notre économie », a déclaré Kassory Fofana.

Merci de retrouvez la retranscription de l’intervention du premier ministre ci-dessous…

Monsieur le Premier ministre, je souhaite tout d’abord vous remercier de votre invitation. J’en suis très heureux, car le sujet que vous m’avez demandé d’aborder, avec vous et ce beau panel, me tient à cœur.

Vous me demandez de partager avec vous comment la Guinée, mon pays, aborde la problématique de la transformation industrielle de nos matières premières.

C’est un sujet important pour nous. La Guinée est riche de son sol et de son sous-sol. Notre secteur minier est dynamique. Mais les Guinéens demeurent encore pauvres. Ce contraste est pénible. Croyez-moi, il est pénible à vivre pour les dirigeants que nous sommes.

Donc toute l’action de notre gouvernement vise à réduire cette pauvreté et à améliorer les conditions de vie de nos populations. Nous devons pour ce faire engager la Guinée dans un développement inclusif et durable. Nous n’avons pas d’autre choix : nous devons compter sur ce que nous avons, sur ce que nous produisons, et nous devons commencer à y donner plus de valeur.

Qu’est-ce que nous produisons ? Vous l’avez évoqué, les mines. La bauxite en particulier. Nous l’extrayons à l’état brut, nous l’envoyons sur les marchés internationaux dans le même état. Nous sommes aujourd’hui le 2e producteur et le 1er exportateur mondial de bauxite. Nous avons aussi l’or, le diamant et une immense réserve de fer à peine entamée.

Je l’ai déjà dit : notre sous-sol est riche et notre secteur minier est dynamique. Il représente 90 % de nos exportations et notre première source de revenus. C’est un de nos premiers atouts, un de nos avantages comparatifs naturels. Cet avantage est là, à proximité, il est disponible.

Alors, nous nous disons qu’il ne faut pas chercher plus loin. C’est précisément sur cet avantage comparatif naturel que nous souhaitons capitaliser pour remonter la chaîne de valeur et créer ainsi plus de richesse pour le pays, plus d’emplois pour nos concitoyens, et par ailleurs plus de résilience pour notre économie.

Notre objectif stratégique est donc de nous détacher progressivement de la simple extraction minière pour passer à la transformation industrielle de nos minerais.

Pour la bauxite, il s’agit de la transformer d’abord en alumine, le produit semi-fini, puis, dans la perspective de long terme, en aluminium. Tous les principaux producteurs de bauxite, l’Australie, l’Inde, l’Indonésie, sont passés là, ils l’ont fait. Ils ont développé une industrie de transformation locale. Nous estimons que la Guinée doit et peut le faire aussi.

Nous visons pour le moment le stade de l’alumine. Aujourd’hui une dizaine de projets de raffinerie sont en cours de développement. Trois d’entre eux sont au stade de maturité avancée, et c’est notre programme minimum pour les prochaines années. La construction de l’une de ces raffineries doit démarrer en octobre prochain. C’est donc maintenant. Nous nous projetons également par rapport à d’autres minerais, principalement l’or et le fer, avec, notamment, un projet de raffinerie d’or à moyen terme.

Je vais y revenir dans un instant. Mais avant, je souhaite évoquer brièvement un autre de nos atouts naturels. Vous l’avez soulevé Monsieur le Premier ministre, c’est l’agriculture. Car nous n’avons pas que les mines. Nous avons des terres arables, plus de 10 millions d’hectares de terres arables en Guinée.

Les problématiques ici ne sont pas tout à fait les mêmes que dans le secteur minier. Notre agriculture n’a pas encore décollé. Aujourd’hui, nous ne l’exploitons qu’au quart de son potentiel, et il reste beaucoup à faire pour accroître la productivité du secteur. Mais notre objectif à terme va dans le même sens : c’est-à-dire, développer un tissu industriel à base de productions agricoles locales. Nous avons, entre autres, à cet égard de belles opportunités dans la filière fruits. La Guinée est réputée être un pays de fruits, des meilleurs fruits au monde.

C’est donc à partir de ces deux leviers, les mines d’une part, l’agriculture d’autre part, que nous comptons opérer, à terme, une transformation structurelle de notre économie. Nous voulons en faire de véritables moteurs d’un développement inclusif et durable de la Guinée. Le secteur agricole et le secteur minier sont très importants pour nous. Ils le resteront. Mais leur développement durable ne peut se concevoir sans une industrialisation conséquente.

Vous me permettrez de revenir à notre programme d’industrialisation dans les mines, parce que c’est un sujet essentiel. Comme je l’ai déjà dit, en passant à la transformation industrielle, nous souhaitons créer plus de richesse pour le pays, plus d’emplois pour nos concitoyens et plus de résilience pour l’économie.

Parlons de la richesse. La bauxite se vend entre 40 et 50 dollars la tonne. Avec 2 tonnes et demie de bauxite vous produisez une tonne d’alumine, qui, elle, se vend déjà à environ 300 dollars. Quant à l’aluminium, son cours mondial se situe autour de 2 000 dollars la tonne, et il vous faut pour la produire 2 tonnes d’alumine. Si vous faites un calcul rapide, chaque étape de la transformation industrielle permet de créer 3, 4, 5 fois plus de valeur ajoutée. Et cela permet de générer plus de revenus pour tous les stakeholders, y compris pour l’Etat.

Maintenant, l’emploi. Notre population croît à environ 3 % par an. Nous devons être capables d’intégrer cette jeunesse dans notre économie. Nous devons donner à notre jeunesse des perspectives, nous devons leur offrir un avenir. Le secteur extractif ne fournit pas beaucoup d’emplois. Avec l’industrie de transformation, nous recherchons un effet d’entrainement pour l’économie, et en amont et en aval. L’industrie de transformation va entrainer dans son sillage d’autres industries et services secondaires. C’est une promesse d’emplois directs, mais aussi, et peut-être surtout, d’emplois indirects pour les Guinéens. Ce qui se passe aujourd’hui en Chine, ce qui s’est passé hier au Japon et en Corée, est édifiant à cet égard.

Enfin, je vais évoquer la résilience. En tant que simple exportateur de bauxite, nous sommes exposés à des risques énormes de volatilité des marchés. Nous subissons en fait les stratégies internes des grandes multinationales du secteur. Mais, nous espérons qu’avec une chaîne intégrée bauxite-alumine, et peut-être plus tard aluminium, nous pouvons en être un acteur. Nous subirons alors moins les effets du marché, et donc deviendrons plus résilients.

Monsieur le Premier ministre, chers amis, j’aurais préféré pouvoir m’arrêter là, sur ces points d’espoir. Mais je dois aussi vous parler des problèmes. Il y a des problèmes en effet. Que sont-ils et comment nous entendons les surmonter ?

Tout d’abord, soyons clairs : pour pouvoir envisager la transformation industrielle, il a fallu d’abord mettre de l’ordre dans notre secteur minier, il a fallu le reprendre en main. Il était mal géré. C’est depuis seulement 10 ans, sous le leadership du président de la République, que le secteur minier a progressivement retrouvé un dynamisme. Il a été réformé. Une nouvelle politique minière a été adoptée. Le cadastre minier et le code minier plus adaptés ont créé ce cadre propice aux investissements.

Grâce à ces réformes, notre secteur minier a connu un afflux d’investissements de plus de 6 milliards de dollars sur la décennie écoulée. Et il a connu un véritable essor. Nous produisions il y a 10 ans 20 millions de tonnes de bauxite sur plus de 40 ans en arrière. En moins de 10 ans nous sommes passés à 80 millions de tonnes.

Maintenant, les problèmes d’aujourd’hui. Si je devais les résumer en un seul mot, je pourrais vous dire que le problème, c’est les coûts. Quand vous voulez créer une raffinerie chez nous, vous devez investir dans presque tout. Non seulement dans la construction de l’usine elle-même. Vous devez aussi investir dans les infrastructures – routières, portuaires, installer votre propre capacité énergétique, éventuellement les maisons d’habitation, investir dans le capital humain pour le personnel de qualité. Tout cela coute cher.

La vérité est que nous ne pouvons pas encore offrir aux investisseurs ni les infrastructures, ni la main-d’œuvre qualifiée de même niveau que, par exemple, nos concurrents qui sont l’Australie et la Chine. En Australie, l’investisseur trouve tout sur place. Les infrastructures existent et la main-d’œuvre est bien formée.

Alors, c’est cela, notre défi : réduire les coûts d’investissement, les coûts financiers d’implantation des usines. Comment nous nous y prenons ?

Je prends l’exemple des infrastructures. Et, d’abord, de l’énergie. Il n’y a pas de développement industriel, vous le savez, sans développement énergétique. Pour réaliser notre ambition industrielle, il nous faut de l’énergie, beaucoup d’énergie. Sur ce plan, depuis 10 ans, nous avons fait de nets progrès.

Tout le monde ne le sait peut-être pas : mon pays dispose d’un grand potentiel hydroélectrique. Il est d’environ 6 000 mégawatts. La Guinée est souvent appelée, à juste titre, « le château d’eau de l’Afrique de l’Ouest », car nous sommes gardiens des principales sources d’eau de la sous-région.

Depuis 10 ans, nous avons entrepris la valorisation de cet énorme potentiel. Nous avons construit deux barrages hydroélectriques et avons ainsi augmenté notre capacité énergétique de 700 mégawatts. Un autre barrage, d‘une capacité de 300 autres mégawatts, est en cours de construction. Cela représentera, in fine, une capacité additionnelle globale de 1000 mégawatts, pour la seule hydroélectricité. C’est un effort historique, rien de tel n’a jamais été fait auparavant dans ce pays.

Certes, nous devons poursuivre nos efforts. Mais d’ores et déjà, par exemple, les petites industries de transformation se connectent au le réseau national. Au-delà, nous faisons la promotion d’un projet de gaz naturel liquéfié. Nous venons de valider son étude de faisabilité. Cela pourrait être une source d’énergie supplémentaire pour les industries d’alumine.

Maintenant, prenons les autres infrastructures : routes, chemins de fer, etc. L’une des initiatives que nous avons prises dans ce sens est de mettre les promoteurs de raffineries ensemble afin de mutualiser leurs efforts et diminuer ainsi les coûts individuels d’investissements pour chacun. Nous nous basons pour cela sur l’expérience déjà acquise avec le secteur extractif, qui s’est montré probant. Par ailleurs, notre approche est de rendre disponibles pour d’autres secteurs économiques, comme le secteur agricole, les infrastructures construites pour l’exploitation minière telles que les chemins de fer.

Il y a, Monsieur le Premier ministre, un dernier point que je souhaite évoquer pour les difficultés. Il s’agit de la mobilisation du financement. Nos pays présentent malheureusement des profils de risque élevés, même si je dois le dire : les perceptions sont souvent décorrélées de la réalité. En tout état de cause, cela renchérit les coûts des capitaux pour un investisseur.

Je m’adresse aujourd’hui à vous Français, à vous Européens. Je souhaite souligner que la France et l’Europe, pouvoirs publics et institutionnels, pourraient accompagner nos pays dans la mise en place d’instruments de garantie, d’atténuation et de mitigation de risques financiers et commerciaux, pour faciliter à vos investisseurs de travailler chez nous.

Pour résumer, notre ambition de transformation locale de nos minerais s’appuie sur une série de politiques publiques que nous avons mises en œuvre. D’abord, la réforme du secteur minier pour attirer l’investissement. Ensuite, le développement énergétique. Puis, le renforcement des infrastructures de transport, à travers le développement de nouveaux moyens et la mutualisation. Enfin, nous mettons en œuvre des actions de développement du capital humain pour qualifier la main-d’œuvre locale.

Je souhaite insister : les difficultés sont réelles et énormes, mais notre volonté l’est aussi. La création de l’industrie de transformation est au centre de notre politique de développement. Ce ne sont pas que les intentions. Je parle de projets concrets. Je vous disais il y a un instant qu’il y en a trois qui sont mûrs. Nous avançons.

Monsieur le Premier ministre, chers amis, le temps qui m’est donné s’écoule et je vais devoir conclure. Alors, pour conclure, je souhaite élargir un peu mon propos.

Comme je vous le disais au début de mon intervention, le secteur minier est l’un de nos principaux atouts naturels. Il est au cœur de nos priorités de développement et continuera de jouer, à court et moyen termes, un rôle majeur dans le système productif guinéen. C’est un gage de notre essor économique.

Mon propos aujourd’hui est une meilleure valorisation de nos richesses naturelles à travers la création d’une filière de transformation locale. Mais je tiens à vous dire que notre approche est beaucoup plus large.

Plus largement, notre approche est de trouver un juste équilibre entre le dynamisme de notre secteur minier et son impact économique sur la vie de nos concitoyens. Nous voulons mettre le secteur minier pleinement à profit, à travers plusieurs axes, pour atteindre nos objectifs économiques et réduire la pauvreté en Guinée.

Un de ces autres axes est d’assurer une meilleure redistribution de nos revenus miniers. Nous avons, par exemple, considéré que nos revenus miniers doivent profiter à tous les Guinéens, pas seulement à ceux qui vivent dans les régions minières. Ainsi, nous avons décidé de transférer 15% de nos recettes fiscales minières à l’ensemble des communes de notre pays. Désormais, toutes nos collectivités peuvent donc se développer de façon homogène. Un sujet, je le sais, Monsieur le Premier ministre, qui vous tient particulièrement à cœur, la décentralisation. Et la politique qui doit l’accompagner.

Un autre axe concerne notre politique de contenu local. Les industries extractives doivent privilégier pour leur approvisionnement les entreprises locales. Nous voulons que ce soient d’abord les Guinéens qui profitent des opportunités d’affaires offertes par le secteur.

Enfin, nous cherchons à trouver pour le secteur minier un meilleur cadre fiscal, un cadre fiscal optimal, qui assurerait plus de moyens pour l’Etat, et donc plus de moyens pour nos programmes de développement économique et social, sans pour autant nuire à l’attractivité du secteur et à la profitabilité pour les investisseurs de venir chez nous.

Voilà, Monsieur le Premier ministre, chers amis, où nous en sommes, en Guinée, sur le plan de la valorisation de notre secteur minier. Encore une fois : nous sommes déterminés à le mettre pleinement à profit pour développer la Guinée, pour réduire la pauvreté et améliorer les conditions de vie de nos concitoyens.
Je crois que j’ai maintenant épuisé mon fonds de commerce que vous m’avez donné en temps de parole.

Je vous remercie de votre attention et suis disposé à répondre aux questions et, naturellement, à participer à nos échanges. Je vous remercie Monsieur le Premier ministre.