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Le président Alpha Condé et son « plan B » pour un 3è mandat présidentiel constitutionnel (Par Ibrahim Kallo)

Au fur et à mesure que le temps passe, l’étau se resserre autour du président guinéen dans sa quête obstinée d’un nouveau mandat au-delà de la limite constitutionnelle actuelle. Autant les forces vives du pays, réunies sous l’emblème du Front National pour la Défense de la Constitution (FNDC), accentuent leur pression, autant l’ambition d’Alpha Condé de faire adopter une nouvelle constitution, par voie référendaire, se bute au langage dissuasif mais diplomatique de la communauté internationale. Ce qui l’incite à songer à une autre alternative comme Plan B ou C.

Environ 22 morts sont à déplorer depuis que le FNDC a déclenché le 14 octobre dernier une série de manifestations générales contre les velléités de changement constitutionnel du président guinéen. Ce bilan macabre, qui écorne déjà l’image du pays au vu de la récente crise politico-sociale, pourrait s’aggraver si le dialogue de sourds entre les protagonistes de cette crise perdure. D’autant plus que le FNDC sait pertinemment qu’en cas de changement de constitution, le compteur sera remis à zéro, permettant ainsi au président Alpha Condé de briguer un nouveau mandat. Or, la constitution actuelle l’en empêche dans son Article 27. C’est l’éventualité d’une présidence à vie pour Alpha CONDE que le FNDC craint et s’emploie à éviter à tout prix.

C’est pourquoi, le FNDC est droit dans ses bottes – pas question d’abandonner le combat jusqu’à la renonciation solennelle par le président à ce projet de nouvelle constitution— et veille au respect des intangibilités de la Constitution de 2010, prévues à l’Article 154.

Malgré les nombreux actes d’intimidation ainsi que la tentative de décapitation du leadership du FNDC par l’arrestation arbitraire intervenue le 12 octobre dernier de ses membres, suivie de leur emprisonnement dans un procès réputé être une véritable « parodie de justice », les protestations ne faiblissent pas. Avec la remise en liberté provisoire le 28 novembre passé des principaux responsables du FNDC, ce mouvement citoyen sort visiblement grandi de cette épreuve de force. Dans la même veine, il convient de rappeler que l’antenne du FNDC dans la ville de Nzérékoré a tenu une grandiose manifestation le 21 novembre dernier, en réaction à une mobilisation similaire organisée par des promoteurs du projet de changement de constitution à l’occasion de la visite du Chef de l’Etat guinéen dans cette localité. Enterrant ainsi la trêve qui avait été signée entre les deux camps.

Cette manifestation anti-changement de la constitution dans ce chef-lieu de la région forestière, tout comme à Conakry et dans nombre de grandes villes du pays, notamment Kindia, Labé, Boké, Mamou, Dalaba, etc., semble avoir infligé un coup dur au régime d’Alpha Condé. De même, des Guinéens de l’extérieur, notamment en Europe et aux Etats-Unis continuent à manifester, enfonçant ainsi le clou, mettant le pouvoir de Conakry sous le feu des critiques mondiales. Au demeurant, la mobilisation contre ce projet se poursuit tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays.

Quant aux partenaires extérieurs et organisations non-gouvernementales internationales dont « Amnesty International », ils n’ont pas lésiné avec les critiques parfois acerbes à l’endroit de l’Etat guinéen. Et ce à cause des graves violations des droits de l’homme dans le pays et leur corollaire de répressions brutales et de meurtres, visant, en grande partie, les opposants au changement de la constitution. Ainsi, dans son rapport du 13 novembre 2019 intitulé « Guinée – les voyants au rouge pour les droits humains à l’approche de l’élection présidentielle », Amnesty international indique « Au moins 70 manifestants et passants ont été tués depuis janvier 2015 en Guinée tandis que 109 personnes sont mortes en détention.

En outre, les Nations Unies et des représentants diplomatiques de haut rang en poste à Conakry, notamment ceux de France, d’Allemagne et des Etats-Unis ont tiré la sonnette d’alarme face à l’escalade de la violence et au manque du dialogue entre les parties concernées. Ces diplomates ont, dans la foulée, exhorté le gouvernement guinéen le respect strict des libertés et droits fondamentaux des citoyens, y compris le droit à la liberté d’association, à la liberté de réunion pacifique, à la liberté d’expression, à la liberté de presse, à la liberté de manifestation, etc.

Ils ont rappelé aux manifestants l’obligation du respect de la loi dans l’exercice de leur droit de manifestation.

Dans le même cadre, la CEDEAO multiplie ses alertes précoces sur les conséquences pouvant découler d’une modification constitutionnelle non consensuelle ou d’une éventualité de briguer un mandat présidentiel anticonstitutionnel. En même temps, les autorités religieuses et coutumières du pays se distancent et se prononcent ouvertement contre le projet de changement constitutionnel.

Face à ces stumbling blocks socio-politiques et diplomatiques, Alpha Condé serait tenté de jouer un autre pion dans ce jeu de dame très incertain. Celui de recourir au vote de la majorité des 2/3 de la future Assemblée nationale, qu’il ambitionnerait aux terme des élections législatives prévues le 16 février 2020. (S’il remportait le quota requis).

Le chef de l’Etat, comme à son habitude, et en fin stratège, serait en train de couper l’herbe sous le pied de ses opposants. Il semble avoir déjà lancé sa compagne électorale, à telle enseigne ses diatribes lors de ses récentes visites à N’Zérékoré, Kankan et Siguiri, visaient particulièrement ses principaux adversaires politiques. Il y a également appelé à plusieurs reprises ses partisans à se mobiliser massivement pour se faire recenser au cours des opérations d’enrôlement et de révision des listes électorales déjà lancées par le CENI. Cet état de fait, ressemblant à un fait accompli, devrait à coup sûr contribuer à rabaisser la tension sur le front de la protestation contre le changement de la constitution. En tout cas ce sont visiblement les desiderata du président Condé.

Le décret convoquant le corps électoral pour les législatives de février prochain n’est donc point anodin. Encore moins fortuit. C’est bien calculé. Sinon comment peut-on comprendre que ce décret soit pris avant même le commencement de la révision des listes électorales. Donc antérieur à l’établissement du même corps convoqué ? Toutefois, à défaut de tuer dans l’œuf les protestations du FNDC par des pratiques imbibées d’un apparent machiavélisme, Alpha Condé souhaiterait détourner l’attention sur la pomme de discorde, liée au changement constitutionnel, tout en manœuvrant pour prendre ses adversaires politiques à contre-pied dans un processus devant conduire au scrutin législatif. Ce qui consiste à employer des ruses lui permettant de devancer ces derniers dans les préparatifs du scrutin.

C’est pourquoi, de nombreux hauts commis de l’Etat et des hommes d’affaires proches du pouvoir sont déjà à pied d’œuvre pour mettre la machine de l’administration publique guinéenne à contribution tout comme les différents mouvements de soutien, qui sont en train d’être redynamisés pour la cause du président, à la solde des inconditionnels ou des valets de ce dernier. L’origine des mannes finançant ostentatoirement ces structures étant douteuse pour la plupart, ce sont les ressources destinées aux investissements publics qui en pâtissent potentiellement.

Entre deux maux, on choisit le moindre, dit-on. En raison du fait que le forcing pour un changement constitutionnel par référendum s’avère déjà plus dangereux, le pouvoir actuel chercherait une autre solution, celle de la voie parlementaire à la majorité absolue (s’il obtenait le quota prescrit aux prochaines législatives) Cependant, au cas où les résultats desdites législatives ne lui garantiraient pas cette possibilité, Alpha Condé pourrait saisir l’opportunité entre la date de la tenue des législatives en vue et le délai de six mois requis avant le terme d’un mandat présidentiel afin de relancer éventuellement son cher projet de changement constitutionnel par voie référendaire. Car, il faut le rappeler, « le Protocole additionnel sur la démocratie et la bonne gouvernance de 2001 au Protocole au mécanisme de prévention, de gestion, de règlement des conflits et de maintien de la paix et de la sécurité de 1999 de la CEDEAO » stipule : « aucune réforme substantielle de la loi électorale ne doit intervenir dans les six (6) mois précédant les élections, sans le consentement d’une large majorité des acteurs politiques ».

Vu la mise en ordre de bataille de ses troupes pour les législatives prévues, de manière subite et hâtive en quelque sorte, il est évident que la mouvance présidentielle ne joue nullement à l’improviste et ne ménage ses efforts à ce sujet.

Par conséquent et à l’approche des échéances électorales futures et considérant les faits ci-haut, le président guinéen serait en train de se livrer à des actes d’apaisement du climat politico-social (libération des leaders du FNDC, reprise de l’autorisation des manifestations de l’opposition) d’une part et des opérations de séduction auprès des communautés qui ne lui sont pas traditionnellement favorables en matière d’élection, d’autre part. Le mini remaniement ministériel intervenu le 11 novembre dernier et le fait de baptiser au nom de feu General Lansana CONTE le nouveau stade de Nongo, le deuxième plus grand stade pays, sont illustratifs à plus d’un titre. Alors, ces actes rappellent un proverbe africain qui dit « si on voit un lion débordé de gentillesse à l’approche d’un troupeau de brebis, il faut s’en méfier car cela n’est pas l’expression de l’amour qu’il éprouve envers le troupeau mais plutôt un appétit vorace dissimulé derrière un simulacre de compassion qui cache mal sa réputation de prédateur ».

Au vue de ce qui précède, les partis politiques de l’opposition se doivent d’effectuer des calculs et des choix à la fois tactiques et stratégiques dès maintenant. L’intelligence avec laquelle ils joueront leurs cartes déterminera les rapports de force dans un avenir proche entre une mouvance présidentielle rapace et une opposition minée par des conflits d’ego d’une part ainsi que la suite de la conquête du pouvoir politique d’autre part. Puisque non seulement laisser s’éroder la pression ambiante de la rue sur Alpha Condé serait contreproductif pour le FNDC incluant l’opposition mais également ne pas se préparer conséquemment dès à présent pour les législatives déjà programmées serait fatale. La bataille de demain se gagne aujourd’hui.

Parce qu’un adage populaire guinéen nous enseigne « quand on voit la langue se faufiler entre les doigts, si elle ne vise pas le sucré, c’est qu’elle convoite l’assaisonné ». C’est dire si Alpha Condé a sorti une autre carte, celle du scrutin législatif en plein débat sur la problématique de changement constitutionnel, c’est qu’il veut endormir les contestataires. Et comme il tient mordicus à s’éterniser au pouvoir, rien n’exclut qu’il n’en sortira pas de nouveau le cas échéant. En tout état de cause, la balle est à présent dans le camp des forces vives de la nation.

Ibrahim KALLO

Juriste et Expert International en Aide Humanitaire et au Développement

Email : kalloibrahim76@yahoo.com