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Covid-19, un bouclier fragile pour le pouvoir en Guinée

Avant le 12 mars 2020, date à laquelle le premier cas positif à la Covid-19 avait été annoncé en Guinée, le bras de fer entre le pouvoir et l’opposition, notamment, le Front national pour la Défense de la Constitution (FNDC) avait atteint son paroxysme.

Le président Condé, en fin de son dernier mandat, était déterminé à changer de constitution. Tandis que le FNDC, se considérant comme l’ultime défenseur de la constitution du 7 mai 2010, s’opposait à toute modification de celle-ci. Car il accuse le président de vouloir, par ce changement de constitution, briguer un nouveau mandat présidentiel (3e mandat) au-delà de la limite constitutionnelle.

Face à cette détermination du pouvoir, le front se durcit et entre en désobéissance civile. Il n’hésitait plus à demander explicitement le départ du président CONDE et il s’engageait activement pour empêcher la tenue du double scrutin, notamment le referendum sur le projet de constitution et les élections législatives.

À l’international aussi, des voix de certains Etats, organisations et personnalités se levaient pour dénoncer la répression contre les frontistes et pour mettre en garde le pouvoir contre les dérives autoritaires. Tout cela commençait véritablement à changer la donne.

C’est dans ce contexte extrêmement tendu que le coronavirus est apparu en Guinée le 12 mars dernier. Un virus particulièrement contagieux, dangereux et totalement incompatible avec les habituelles manifestations géantes du FNDC.

L’apparition de ce virus à ce moment précis a été un « pain béni » pour le pouvoir, une opportunité qu’il va pleinement saisir pour renforcer ses positions et tenter de neutraliser la contestation en toute discrétion, car protégé par le masque du coronavirus.

D’abord, le double scrutin sera maintenu au 22 mars. Cela, malgré le risque d’une propagation rapide de la pandémie dans le pays.  Ensuite, l’état d’urgence sanitaire est logiquement décrété le 27 mars, assorti d’une série des mesures d’urgence parmi lesquelles, l’interdiction de tous rassemblements de plus de 20 personnes et l’instauration d’un couvre-feu sur toute l’étendue du territoire national (prolongé jusqu’au 15 juin prochain). Par conséquent, le FNDC est paralysé, car il ne peut pas bouder ces mesures sanitaires, au risque d’être lâché par ses militants et d’être indéfendable à l’international.

Enfin, des membres influents du FNDC sont arrêtés. Amnesty International cite parmi eux, messieurs Oumar Sylla alias Foniké Mangué, chargé de mobilisation, arrêté le 17 avril. Saikou Yaya Diallo, chargé des questions juridiques, arrêté le 07 mai. Cécé Loua, coordinateur du FNDC et ancien maire de Nzérékoré, arrêté le 24 avril. Thierno Sadou Diallo, coordinateur FNDC à Labé, arrêté le 14 avril.

Ces arrestations semblent avoir pour l’unique but de mettre ce mouvement hors d’état de nuire. Elles sont par ailleurs incompatibles avec la logique de lutte contre la Covid-19. Car la prison est un lieu hautement exposé à la contamination.  Ainsi, le coronavirus est devenu un bouclier pour le pouvoir, qui lui permet d’agir discrètement et facilement. Mais la question qu’il faut se poser maintenant, est celle de savoir si tout cela suffirait pour éteindre la contestation ? La réponse est évidemment Non. Mais la suite des évènements pourrait dépendre du choix que va faire le président de la République, qui dispose encore le pouvoir de tout changer.

En effet, trois (3) choix possibles s’offrent au président : le choix du statu quo. C’est l’hypothèse la plus probable. Ici, le président décide de maintenir le texte publié le 6 avril 2020 comme constitution de la République de Guinée et la nouvelle assemblée nationale, tout en continuant à entretenir délibérément le flou sur son futur à la tête de l’Etat. Ce qui aurait pour conséquence la paralysie du processus électoral ainsi que le dialogue national. Le but de ce choix serait d’obtenir un « glissement » de son mandat actuel de 2 ans supplémentaires. Ce glissement permettrait au président de préparer sa succession, en créant des conditions favorables pour un de ses hommes de confiance, avec qui il pourrait conclure un pacte de protection de sa personne, ses biens et ses intérêts après le pouvoir.

Le choix de la candidature. Le président pourrait tout simplement se déclarer candidat à la prochaine élection présidentielle sous l’empire de la « nouvelle constitution ». Il pourrait estimer que « le peuple a choisi », en votant Oui à son projet de constitution qui remet les compteurs à Zéro et lui ouvre cette possibilité de candidature. Mais cet argument ne tiendrait plus, car on pourrait lui reprocher d’avoir altéré le choix du peuple, en modifiant le texte approuvé au referendum du 22 mars.

Si le président fait ce choix, la contestation pourrait se généraliser. Sortant ainsi le FNDC de l’emprise des partis politiques classiques tels que l’UFDG et l’UFR, pour devenir un mouvement véritablement citoyen. Cette situation déboucherait inévitablement à une nouvelle transition politique très coûteuse financièrement, politiquement et socialement. Ça serait le pire des choix Mais compte tenu de la situation sur le plan national et international, nous ne voyons pas le président faire ce choix.

Le choix du renoncement. Dans cette hypothèse, le président décide de maintenir la nouvelle assemblée nationale et la nouvelle constitution, notamment le texte adopté au référendum du 22 mars et non sa modification. Dans cette hypothèse, le président décide de maintenir la nouvelle assemblée nationale et la nouvelle constitution, notamment le texte adopté au référendum du 22 mars et non sa modification. Ensuite, il renonce officiellement à briguer un nouveau mandat.

Ça serait le choix idéal, qui pourrait arranger tout le monde. Le FNDC pourrait dire que nous avons garanti l’alternance politique, en empêchant le président de la République de briguer un « 3e mandat ». Le président dirait aussi, j’ai doté le pays d’une nouvelle constitution et d’une nouvelle assemblée nationale, cela malgré la contestation des frontistes. Enfin, le peuple pourrait maintenir ses acquis et redevenir le maître du jeu démocratique avec son bulletin de vote. Nous pensons que la sagesse emportera sur les ambitions du moment.

Sidiki CAMARA
Doctorant en Droit public économique (CERAPS, Université de Lille)

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