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Nommer nos rues et nos places ! (Par Tierno Monénembo)

Le sujet est à la mode depuis l’assassinat presque programmé de George Floyd : faut-il oui ou non, effacer les figures qui symbolisent le racisme, l’Esclavage et la colonisation (les trois vont très bien ensemble) ?

Faut-il en France, déboulonner la statue de Colbert, le sinistre rédacteur du Code Noir ? Faut-il en Allemagne débaptiser la Petersallee, cette allée de Berlin qui immortalise Carl Peters, l’homme qui a brutalement conquis l’actuelle Tanzanie ?

Faut-il en Angleterre, gommer le nom de Rhodes (ce colonisateur invétéré qui a donné son nom aux deux ex-Rhodésie) des avenues et des boulevards de Birmingham et de Londres ? Faut-il aux Etats-Unis interdire aux lieux publics de porter le nom de Wilson, ce président américain renommé pour son excès de racisme ?

Le débat n’est pas simple : non, diront les patriotes zélés et les nationalistes primaires fiers de savoir que c’est leur pays qui a conquis les autres et non l’inverse ; oui, répondront les démocrates soucieux avant tout de paix et de droits de l’homme. De toute façon, c’est aux Français, aux Allemands et aux Anglais de trancher. Cela ne nous regarde pas sauf pour ce qui est des USA : la cruelle expérience de la Traite des Noirs nous donne un droit de regard sur le destin des Amériques.

En revanche, que des effigies de ce type survivent encore sur le sol africain serait pire qu’une forfaiture, une négation de nous-même, un crachat sur les tombes de nos martyrs. Un pont Faidherbe à Saint-Louis du Sénégal est une honte pour nous tous. Que dire alors des rues Brière de Lisle, Félix Faure, Carnot, Blanchot, Jules Ferry ou Peytavin de Dakar ? Comment ne pas avoir envie de vomir quand on foule l’avenue Terrasson de Fougères ou la rue Lattre de Tassigny à Abidjan ? Comment ne pas s’indigner quand 60 ans après l’Indépendance, la capitale du Congo porte toujours le nom de Brazza ?

Je suis fier d’appartenir à un pays qui ne s’appelle ni Côte d’Ivoire, ni Haute-Volta, ni Côte de l’Or ni même Côte de la Malaguette, Côte du Poivre, ou Rivières du Sud, les tout premiers noms que lui avaient donnés les Français. Je suis fier d’appartenir à un pays qui porte un nom bien de chez nous puisque Guinée signifie Femme en langue nationale soussou. Pour moi, c’est un privilège que d’habiter un pays qui s’appelle Femme.

Les Guinéens ont eu raison de déboulonner les statues de Ballay et des autres figures de la colonisation française. Hélas, ces statues traînent aujourd’hui dans un coin du musée national sans notice, sans panneau sans aucun accompagnement pédagogique. Alors qu’on aurait pu tout en supprimant les symboles, édifier un musée de la colonisation : la colonisation, il ne s’agit pas de l’oublier, il s’agit de l’enseigner à nos enfants afin qu’elle ne se reproduise plus jamais.

Effacer les symboles coloniaux, c’est bien. Que Pyrénées redevienne Saramoussaya, c’est bien ; que Ballay s’appelle maintenant Dounet, c’est très bien. Mais cela ne suffit pas. A part l’avenue Diallo Telli et la statue de Samory Touré (un Samory Touré qui curieusement, tourne le dos à l’Assemblée nationale !), qu’est-ce qui dans nos rues et nos places symbolisent notre histoire ? A quand l’avenue des Khaya- Maghan, le boulevard Soudiata Keïta, la place Koly Tenguélé, le Cours Samory Touré, l’allée Alpha Yaya Diallo, l’autoroute Dinah Salifou, l’esplanade Zébéla Togba ?

Nous n’avons pas le droit de remplacer le trop-plein colonial par le vide de notre propre histoire.

Tierno Monénembo, in Le Lynx

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