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[Tribune] Les réformes prioritaires à mener pendant les six prochaines années (Par Ibrahima SANOH)

Pendant les dix dernières années, le Président de la République a mené plusieurs réformes  dans le cadre de l’amélioration de la qualité de l’enseignement tertiaire à travers la mise en place d’une instance d’évaluation de la qualité, la  valorisation du salaire enseignants, la construction et la rénovation des infrastructures régionales , préfectorales et communales dans le cadre des fêtes d’indépendance tournantes, la construction des deux barrages hydroélectriques ayant pour effet l’amélioration de  la déserte en électricité, la mise en place de plusieurs instances de lutte contre la corruption et la législation d’une loi anti-corruption  inspirée des meilleures pratiques dans le monde.

Aussi, pendant les dix dernières années, notre pays a enregistré une croissance économique record, l’augmentation du niveau des investissements directs étrangers ( IDE) à travers l’amélioration du climat des affaires ( simplification du nombre de procédures , suppression de certaines charges à la constitution ), la réorganisation de la Direction Nationale des Impôts, la simplification et la digitalisation de la déclaration et du paiement des impôts ( mise en place de la plateforme e-tax), la mise en place d’une instance d’inclusion économique pour distribuer les fruits de la croissance , lutter contre la pauvreté et les inégalités – la création de l’ANIES.

Il faut reconnaître que l’actuel président a entamé  une série de réformes et celles évoquées ne sont qu’à titre illustratif.  Mon  dessein à travers ce papier est de mentionner une liste de choses à changer, de réformes à conduire pour les six prochaines années. Je n’ai pas la prétention de montrer la voie à suivre.

 De  la constitution d’un gouvernement du salut national 

Je suis de ceux qui pensent que le Président Alpha Condé aurait pu faire  mieux à travers ses deux mandatures. Son bilan contrasté s’explique par les compositions de ses gouvernements. En effet, pendant dix ans, le Président Alpha Condé n’a pas  réussi à constituer une équipe gouvernementale. Les gouvernements qu’il a constitués étaient pléthoriques, avaient des postes mal décrits. Ses membres étaient  choisis plus  pour leur engagement  politique que pour leur sens de l’Etat et leurs compétences.

Un Président de la République n’est pas un exécutant, il transmet sa vision à ses ministres (managers)  qui doivent la réaliser. Si on accuse le Président Alpha Condé d’avoir  trop promis et peu réalisé, c’est que ses ministres n’ont pas pu traduire en actes  sa vision.  Par exemple, il a parlé de la quatrième  révolution industrielle ; la matérialisation d’une telle vocation devrait donner lieu à la réforme du système éducatif,  à la promotion des  filières relatives aux STEMS (Science, Technology, Engineering, Mathematics), de la  constitution d’un fonds dédié à l’innovation, de la promotion de la recherche académique et de la coopération entre les universités et les entreprises en matières de recherche fondamentale et appliquée ,  en sus des réformes menées.

De la dépolitisation  et la moralisation de l’administration 

Notre administration publique est politisée à outrance. L’essentiel des postes de responsabilité est occupé par les membres du parti au pouvoir ou par ses alliés.  Notre administration n’est plus neutre et efficace. Assez sont ceux qui y viennent le font   par amour du salaire  n’ayant pas trouvé un emploi  dans le privé et non pas amour du statut de fonctionnaire et aussi pour concourir à la réalisation du projet national.  Des milliers de Guinéens ont intégré l’administration publique  par les voies frauduleuses. Ils ne vont jamais au travail, mais perçoivent un salaire. Cela grève les charges de l’Etat et constitue une injustice ; ceux qui accèdent à la fonction publique n’étant pas recrutés par  voie de concours mais  à cause de leur militantisme dans le parti au pouvoir.

Il faut dépolitiser l’administration publique  à travers la mise en place d’un mécanisme de recrutement qui soit transparent et neutre. Il faut    épurer du fichier de la fonction publique les  profiteurs à qui sont transférés des salaires alors qu’ils n’effectuent aucun travail – ils disent être ne pas « postés ».  Les nominations  des fonctionnaires doivent être faites à l’aune du mérite, c’est par cela que l’on suscitera chez les Guinéens la volonté de se surpasser. Avec la mondialisation, les pays sont en concurrence et ceux dont les administrations sont inefficaces  seront à la traine de la compétition entre  Etats pour l’attraction de l’épargne étrangère  et l’amélioration du niveau de vie de leurs  habitants.

De la lutte contre la corruption 

La corruption sape la réussite de toutes les ambitions de développement. La capture des ressources financières et des recettes fiscales, le détournement de leurs emplois des dépenses d’investissement et des aides internationales, la surfacturation des commandes publiques, etc., sont autant de manœuvres qui aggravent la pauvreté et les inégalités, affectent l’efficacité des dépenses publiques  et entravent la création de la richesse et le  progrès.

Pendant les dix dernières années, plusieurs institutions ont été créées : Comité d’Audit , Agence Nationale de Lutte Contre la Corruption  ( ANLC) , Cellule Nationale de Traitement des Informations Financières  ( CENTIF) ;  d’autres efforts ont aussi été fournis dans le cadre de la lutte contre la corruption . Mais les cas de corruption même révélés n’ont pas été punis. Pourtant, le cadre législatif adopté doit être appliqué afin de lutter contre l’impunité.

A ce niveau les réformes à mener doivent porter sur :

  • L’élaboration d’une stratégie nationale de lutte contre la corruption qui définit les différentes institutions et les liens fonctionnels entre elles, les différentes orientations stratégiques, les objectifs, les moyens alloués aux différentes structures et aussi les résultats attendus,
  • L’opérationnalisation de la Cellule Nationale de Traitements des Informations Financières (CENTIF) et de  l’Agence de Gestion et de Recouvrement des Avoirs Saisis et Confisques afin de faciliter le financement de l’ANLC conformément à  l’article 85 de la loi sur la Corruption qui prévoit que 10 % des avoirs saisis reviennent à l’ANLC,
  • La création d’un  comité Interministériel en charge de faire les arbitrages nécessaires dans la gestion des dépenses d’investissement et de recouvrer les créances de l’Etat,
  • La révision  des critères de désignation  des membres du Conseil d’Administration  dans les entreprises détenues à 100 % par l’Etat afin de réduire les conflits d’intérêt et favoriser la transparence   ,
  • La réactivation   du pacte citoyen d’intégrité  du 18 octobre 2012 signé entre l’ANLC et la société civile  afin de lutter contre la corruption et les crimes économiques,
  • La tenue des  audits   dans les différentes régies financières, dans les différents ministères, les établissements publics administratifs (hôpitaux régionaux et Universités publiques), les entreprises publiques et des audits croisés dans certaines  institutions (Intendance Militaire, DNI, FER, BCRG, Douanes, CNSS,    Secrétariat des Affaires Islamiques, etc.)
  •  La collaboration avec les médias pour la sensibilisation et l’information sur certaines dispositions légales en matière de lutte contre la corruption, etc.

 De la diversification de l’économie 

On ne le dira pas assez, notre économique est vulnérable aux chocs exogènes en raison de sa structure.  Il y a peu d’effets d’entrainement entre le secteur minier  qui tire l’essentiel de la croissance et qui  pourvoie à la rentrée des devises et les autres. En raison de la faible qualité des infrastructures, de l’inadéquation des  formations aux besoins du marché du travail, des difficultés de financement qu’affectent les entreprises,   les coûts de production croissent  et obligent les entreprises à rester dans la capitale et à sa périphérie.  Cela favorise l’exode rural parce que les villes de l’intérieur regorgent moins d’entreprises et que le chômage y frappe le plus grand nombre.

La diversification de notre économie doit reposer sur l’idée qu’elle permettra l’amélioration de notre niveau de création de la richesse et de réduire la vulnérabilité de notre économie face aux chocs surtout exogènes.  Il nous faudra  définir de nouveaux piliers de la croissance : l’agriculture, la pêche, l’agro-industrie, l’industrie manufacturière, le tourisme, l’artisanat, les mines, le BTP, etc. Cela requiert de poursuivre les efforts d’amélioration de l’attractivité du climat des affaires, de  lutte contre la corruption, de protection des droits de propriété, de  stabilité macroéconomique et politique.

De la réforme du secteur agricole

Le secteur agricole est celui qui emploie plus de 70 % de la population active dans notre pays, mais ses rendements sont tributaires du niveau de la pluviométrie. Notre agriculture n’est ni en mesure de nous assurer l’autosuffisance alimentaire encore loin  de faire de nous une puissance agricole. Pourtant nos potentialités agricoles sont très grandes. Les réformes doivent porter sur :

  • Le recours à l’irrigation avec le défi de maîtriser les ressources hydriques,
  • L’augmentation de la part des dépenses de recherches agricoles,
  • Le recours à la vulgarisation agricole,
  • La promotion des banques rurales et des coopératives de crédit pour soutenir les exploitants agricoles,
  • Les réformes agraires pour permettre aux paysans de se doter des titres de propriétés afin de faciliter leurs accès aux crédits bancaires,
  • La promotion des cultures d’exportation,
  •  L’attraction des firmes agricoles étrangères.

De la réforme du système éducatif 

L’école guinéenne  maintient et favorise les inégalités au lieu de les réduire.  Les riches n’envoient plus leurs enfants à l’école publique, celle de la République. Les réformes adoptées pendant les dix dernières années  ont favorisé quelques progrès, mais les problèmes liés aux infrastructures, la qualité de l’enseignement, la sous-qualification des enseignants, l’absence de diversification des filières, la gouvernance persistent. Il ne faudra plus réclamer des réformes à la marge. Il faut :

  • Revoir la carte scolaire afin de lutter contre le déterminisme social, les décrochages scolaires,
  • Renforcer l’enseignement du français à partir du primaire et adopter l’anglais comme langue d’étude au même niveau,
  •  Diversifier les filières d’enseignement au lycée : adopter de nouveaux types de baccalauréat,
  •  Valoriser  et privilégier les filières techniques  et professionnelles  plus pourvoyeuses d’emplois,
  • Dépolitiser l’université en mettant fin à la nomination de ses responsables et en mettant en place un mécanisme d’élection par leurs pairs de ses dirigeants,
  • Revoir le modèle de gouvernance dans nos universités en mettant en place des conseils d’administration avec des membres externes – issus de milieux professionnels et académiques-, et les représentants des étudiants.

De la réconciliation nationale 

A chaque fois que j’en parle, on me fait le reproche que notre pays n’a pas connu de guerre civile ou de génocide. C’est mal comprendre la question.  Notre pays connait depuis 1958 de graves violences d’Etat  ayant conduit à l’effritement de la confiance entre l’Etat et ses concitoyens.  Le rétablissement de ce lien de confiance verticale exige la mise en place d’un mécanisme de réconciliation pour connaître les causes, la nature et les conséquences des violations des droits humains de 1958 à nos jours, adopter les réformes nécessaires à la guérison des plaies et à l’atteinte de la catharsis.

Le Président de la République a,  de son propre chef, mis en place une Commission Provisoire de Réflexion  Sur la Réconciliation Nationale  qui a rendu un rapport dans les recommandations n’ont pas été implémentées.  Bien que j’aie une  des réserves  sur plusieurs recommandations du  rapport, il faut dire que je suis d’accord à  l’idée qu’il soit mis en place en Commission Vérité- Justice-Réconciliation.  Quant à sa composition et aux choix de ses membres , je plaide pour sa neutralité et sa compétence . Sa constitution  par l’Assemblée Nationale pourrait susciter sa désapprobation et affecter négativement l’idéal de réconciliation nationale. Aussi la justice doit être rendue – les efforts pour la réforme du secteur judiciaire doivent continuer-, l’Etat doit présenter ses excuses aux victimes, les réparations et réhabilitations doivent avoir lieu. Les réformes doivent avoir lieu comme garanties de non- répétition. Aussi, il faudra que la Guinée s’attèle,  à la suite de la remise des  rapports de la Commission Vérité- Justice-Réconciliation, à rédaction  d’un manuel d’histoire générale  de la Guinée (HGG) pour éviter aux prochaines générations le déni et la falsification. La réconciliation nationale  est à mon avis, un travail de mémoire et de deuil. Elle s’inscrit dans le cadre de la mise en place de politiques mémorielles.

Aussi, il faut ajouter à ces réformes celle du système de santé  inaccessible et sous-performant en raison de  la mauvaise gouvernance, du sous-effectif, de l’absence des infrastructures.

Je ne cesserai de le dire la construction des infrastructures doit être poursuivie. Les efforts de stabilisation de l’économie aussi. Quant à la stabilité politique, le Président de la République doit œuvrer à ce qu’il règne la loi et l’ordre et que les libertés ne soient confisquées.  Ne ferait-il pas mieux de poser les actes concrets d’apaisement alors qu’il a tendu la main à toutes les filles et à tous les fils du pays ?

Ibrahima SANOH, citoyen guinéen. 

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